Problématiques en escalade de bloc aux olympiques

Par Mathieu Elie, 20 février 2018

Avec la mise en branle des Jeux olympiques de PyeongChang la semaine dernière, les Jeux olympiques de Tokyo en 2020 nous apparaissent désormais comme une réalité imminente. La particularité de ces Jeux, pour nous, est la venue de l’escalade comme sport olympique. Qui aurait prédis que notre discipline se retrouverait sous les feux de la rampe à travers le monde, il n’y a de cela qu’une quinzaine d’années? Évidemment, depuis le début des années 2000, l’escalade a subi de nombreux changements, autant au niveau du sport en soi que des athlètes qui le pratiquent. Cette projection rapide à l’avant-plan aura aussi eu de nombreux impacts sur son façonnement depuis la grande nouvelle, confirmée en 2016. Dans les prochaines lignes, nous nous questionnerons sur les problématiques en escalade de bloc aux olympiques et leurs impacts sur le sport, sur sa présentation à un grand public, ainsi que sur l’importance d’un système de pointage bien structurée et fondamentalement justifiable à l’aide de critères généralement acceptés de tous.

Les systèmes de pointage : progrès VS réussite?

L’un des questionnements principaux concerne le système de pointage qui sera utilisé durant les Jeux olympiques de Tokyo (et dans le futur). Si nous avons pu tester de nombreux systèmes de pointage dans la dernière décennie, le temps presse afin de décider du plus pertinent – et d’être en mesure de justifier ce choix. Le mois dernier, l’IFSC a publié une nouvelle qui allait créer des remous à travers le monde de l’escalade : le système de pointage utilisé depuis plusieurs années allait subir un changement mineur, qui allait toutefois avoir des conséquences majeures dans la façon d’aborder les compétitions. L’ancienne version de ce système accordait des points pour les éléments suivants, en ordre d’importance : le nombre de réussites, le nombre d’essais pour les réussites, le nombre de bonus, ainsi que le nombre d’essais pour les bonus. L’IFSC a décidé de substituer les éléments 2 et 3. C’est donc dire que désormais, le nombre de bonus réussis sera priorisé sur le nombre d’essais pour réussir un bloc. Ce changement peut sembler mineur, mais les conséquences seront majeures pour toutes les parties concernées : les athlètes, les ouvreurs,les juges, et même les commentateurs! Au niveau philosophique, la priorisation de bonus au détriment du nombre d’essais changera sans doute l’approche des grimpeurs. Nous y reviendrons.

Munich 2017

De l’autre côté de l’atlantique, aux États-Unis, une controverse semblable semble survenir presque annuellement. En 2015, USA Climbing a tenté d’amener une nouvelle façon pour déterminer le gagnant des compétitions nationales. Sans trop entrer dans les détails, disons seulement que ce fut une catastrophe totale. Personne ne comprenant le système, et personne ne semblait en mesure de l’expliquer. (Si vous voulez bien rire, vous pouvez regarder les commentateurs tenter de l’expliquer en 2015, 2016 et 2017, sans trop de succès)  Enfin, en 2018, on a décidé de changer ce chaos pour un système plus facile à comprendre, où un problème est divisé en 3 ou 4 zones, donnant chacune un pointage plus élevé que la précédente (le système est bien expliqué ici). Dans les faits, c’est un système très facile à comprendre, mais qui s’éloigne du système international adopté presque partout sur la planète. C’est un système qui récompense le progrès, vis-à-vis le système international, qui lui récompense la réussite. Ainsi, aux États-Unis, un grimpeur n’ayant réussi aucun bloc peut remporter une compétition face à un grimpeur ayant réussi 1 ou 2 blocs. Effectivement, un athlète étant tombé au dernier mouvement de chaque bloc aura amassé plus de points au final. Ce système ne fait évidemment pas l’unanimité, mais nous y reviendrons. La question la plus importante qui en ressort est la suivante : dans une compétition de bloc, devrait-on prioriser le progrès ou la réussite?

ABS Nationals 2018

La justesse ou le spectaculaire?

Dans l’optique où le sport progresse à vue d’œil et se trouve à être présenté à de larges audiences à travers les live streams des différentes compétitions d’envergures, on doit impérativement se questionner sur la facilité de compréhension des systèmes de pointages. Qui plus est, la venue du sport aux Jeux olympiques souligne à grands traits ce besoin criant. En d’autres mots, il est important que les néophytes puissent comprendre ce qu’ils voient à leur écran durant les J.O. de 2020. En tenant compte de cet aspect, nous sommes aussi en droit de nous demander quelles sont les autres priorités? Est-ce la facilité de compréhension? Un système qui permet le meilleur spectacle possible? Un système qui récompense les athlètes de la façon la plus juste possible? Toutes ces questions sont au coeur des nombreux remaniements au niveau du système de pointage dans les dernières années. Après plus de vingt ans à expérimenter afin de rendre l’escalade prêt pour sa présentation télévisuelle, il ne semble toujours pas exister de conventions à cet effet, comme le souligne Andrew Bisharat sur Evening Sends.1

Dans cette tendance visant à rendre le sport plus spectaculaire, même si ce n’est pas la seule raison, les Coupes du Monde d’escalade ressemblent souvent à du parkour ou même aux American Ninja Warriors depuis quelques années. Cette tendance a d’ailleurs souvent été critiquée par les grimpeurs qui préféraient, à l’ancienne, tirer sur des prises. Ce qu’il y a de bien avec cette tendance, c’est qu’elle a permis de diversifier les styles d’escalade qu’on retrouve en compétition. Ainsi, ce qu’on considère comme un mouvement difficile a beaucoup évoluer dans la dernière décennie. Grimper sur de très petite prise est difficile. Effectuer un mouvement dynamique en courant sur des volumes est aussi très difficile, mais de façon bien différente. On joue donc avec ces nouvelles possibilités afin de proposer des problèmes diversifiés qui récompenseront le meilleur grimpeur. Et ce grimpeur, ce ne sera peut-être pas le plus fort, mais ce sera le plus polyvalent. Ce sera le meilleur. La difficulté, de nos jours, pousse les athlètes à s’entraîner en force, mais aussi en coordination, en engagement, en positionnement. Pour le grimpeur assidu, ces prémices apparaissent désormais naturelles. Ce qu’on considérait comme un mouvement spectaculaire ou impressionnant il y a dix ans ne représente désormais que la norme. De ce fait, les ouvreurs peinent à repousser les limites du spectaculaire dans un environnement ou tout a été fait. 360? Done. Run and jump? Check. Back to the wall? Fait. Quadruple Dyno? Même chose. La prochaine étape est évidemment de combiner tous ces éléments en un mouvement. Mais est-ce encore de l’escalade? En optant pour cette option, donne-t-on encore la chance au meilleur grimpeur de gagner? La question se pose. Et cette question, si elle semble désormais évidente, c’est en partie en raison du besoin d’adapter le sport pour le spectateur, qu’il soit sur place ou dans le confort de son canapé. Pour plusieurs, cette propension semble dénaturer le sport. C’est peut-être pourquoi on assiste à un certain retour aux sources en terme de style de grimpe dans les compétitions les plus récentes. Chaque tendance va et vient, et revient.

Biais intrinsèque

Bisharat, que j’ai cité plus haut, amène un autre point intéressant à la table. Brièvement, son argument est le suivant : Il existe un biais intrinsèque aux compétitions d’escalade. Les ouvreurs, pour désigner un gagnant, doivent départager les forces et faiblesses de chacun. De ce fait, en proposant les différents problèmes pour une compétition, ils ont toujours les compétiteurs en tête. Autrement, comment pourrait-on tester les forces et faiblesses de chacun si les compétiteurs étaient inconnus à l’avance. Dans l’état des choses, ces ouvreurs, après chaque ronde de compétition, effectuent des changements à leurs problèmes en tenant compte des performances des athlètes dans les rondes précédentes. Ainsi, on rendra les problèmes de finales plus difficiles ou plus faciles que prévu en fonction des résultats des demi-finales.

C’est exactement à cet endroit qu’entre en compte le biais potentiel des ouvreurs dans une sorte de catch-22 : « Setters need to cater to the current field’s strengths/weaknesses in order to create a good, fun-to-watch competition. In other words, they can’t set “blind.” But because they can’t set blind, this opens them up to bias. »2 Par exemple, si un ouvreur sait qu’un des compétiteurs a de très grandes mains, il pourrait facilement utiliser des gros pinches qui le favoriseraient au détriment des autres. Même chose si on remarque une blessure à un ischio-jambier chez un compétiteur, on pourrait proposer un bloc avec des gros crochets de talons qui le défavoriserait. Au final, on peut donc questionner le facteur humain (les ouvreurs) dans la préparation d’une compétition juste pour tout le monde. Le fait que les ouvreurs côtoient les grimpeurs sur une base presque quotidienne rend la possibilité d’éliminer tout biais presque impossible.

Un exemple réel qui illustre bien le problème en question est le Championnat du monde de bloc qui a eu lieu à Paris en 2016. Pour la portion bloc, deux ouvreurs sur quatre étaient français. D’ailleurs, ces deux ouvreurs font partie intégrante du programme d’escalade français depuis plusieurs années. C’est donc dire qu’ils côtoient l’équipe durant leur entraînement sur une base régulière. Ils connaissent chaque force et faiblesse en détails de tous les grimpeurs français. Pour une question de logistique, les problèmes de finales avaient été ouverts quelques semaines à l’avance et remis sur les murs pour la finale. Habituellement, les ouvreurs proposent les problèmes de finales 2 ou 3 jours à l’avance pour les remettre sur les murs la journée même de la compétition. Le comble, dans tout cela, est que des 6 grimpeurs finalistes, la moitié était français. Parmi plus de 150 compétiteurs de tous les pays. Attention, je comprends bien que les ouvreurs internationaux sont bien outillés et sans malice. On doit aussi mentionner que ces trois grimpeurs français avaient grimpé exceptionnellement bien durant ce weekend. L’équipe de France est une référence en terme de performance sur le circuit. Je ne prétends aucunement que tout ça était arrangé pour favoriser les Français qui compétitionnaient dans leur propre capitale. Cependant, il faut avouer que les circonstances font en sorte que certains seraient en droit de se questionner. Ayant moi-même parlé avec certains grimpeurs et ouvreurs du circuit de la coupe du monde, il semble que cette situation provoque quand même quelques sourcillements. Qu’on le veuille ou non, et même si la bonne volonté des ouvreurs ne fait aucun doute, la possibilité du biais existe et elle semble plus problématique que jamais dans un contexte olympique où les enjeux sportifs et monétaires n’auront jamais été aussi élevés.

Paris 2016

Qu’en pensent les grimpeurs?

Si certaines problématiques sont évidentes dans le contexte immédiat et en tenant compte de la popularité grandissante du sport, il est aussi intéressant de se questionner sur la réaction des athlètes, ouvreurs et commentateurs gravitant autour du monde de l’escalade. Dans une entrevue pour Plastic Weekly, Tyler Norton s’est entretenue à ce sujet avec Sierra Blair-Coyle, une compétitrice américaine sur la couple du monde; Simon Parton, un ouvreur de renom au Canada; Eddie Fowke, photographe et commentateur pour The Circuit; ainsi que Will Anglin, copropriétaire d’une salle d’escalade, ouvreur et entraîneur aux États-Unis. Certains de leurs commentaires nous fournissent une idée de l’état des choses.3

En ce qui concerne les changements dans le système de pointage américain, on semble unanime sur le fait que le changement était nécessaire puisque l’ancien système était beaucoup trop complexe. Par contre, comme le mentionne Sierra Blair-Coyle, les États-Unis ne sont pas sur le même page que le reste du monde. C’est-à-dire que si les Américains désirent compétitionner sérieusement sur le circuit de la Coupe du Monde, ils doivent impérativement s’entraîner avec les mêmes paramètres en tête. Un entraînement qui vise une performance quant au paramètre du progrès dans un bloc sera très différent d’un entraînement visant la réussite. Eddie Fowke et Simon Parton semblaient appuyer ce commentaire, soulignant l’absurde d’une situation où un grimpeur n’ayant réussi aucun problème pourrait vaincre un athlète ayant réussi deux blocs.

Si l’on observe le type d’ouverture durant les Nationaux américains, on peut mieux comprendre pourquoi ils utilisent un tel système. Les blocs américains sont très longs, testant souvent l’endurance plutôt que la force brute. On peut prendre l’exemple des derniers nationaux américains qui se déroulaient en même temps que les nationaux japonais. Durant les finales, le total du nombre de mouvements pour les blocs des filles était d’environ 36 mouvements. Au Japon, un total d’environ 20 mouvements. Donc, pour le même nombre de blocs et le même temps alloué, les Japonaises avaient presque 50% moins de mouvements à effectuer. Cet élément est majeur dans le style d’une compétition, surtout depuis que les compétiteurs sont limités à 4 minutes justes. Aux États-Unis, les filles étaient souvent limitées à 2 essais, faute de temps et d’énergie. Au Japon, on misait surtout sur les subtilités, la complexité et la coordination pour faire tomber les compétitrices. Ainsi, si le style d’escalade aux États-Unis donne un sens à la valorisation du progrès, il semble toutefois que cette direction manque de pertinence si les Américains désirent compétitionner avec les Européens et Asiatiques sur le circuit international. Seulement en regardant les commentaires sur les réseaux sociaux, tous (ou presque) semblaient d’accord sur la supériorité de la compétition japonaise en terme d’ouverture pour les athlètes.

D’ailleurs, Alex Puccio a remporté son 11e titre de championne américaine de suite. La jeune sensation Ashima Shiraishi a terminé au second rang. Par contre, si l’on avait suivi l’ancien système de pointage américain ou même celui de l’IFSC, Ashima aurait remporté la compétition. Encore une fois, cela souligne la subjectivité dans le couronnement d’un champion en escalade. Peut-on prétendre qu’Alex Puccio est la championne pour une 11e fois de suite si, les années précédentes, et partout ailleurs, Shiraishi l’aurait emporté haut la main? Encore une fois, loin de moi l’idée de diminuer les accomplissements d’Alex Puccio, mais il me paraît impératif de se pencher sur ce genre de questions.

Ashima Shiraishi au ABS Nationals 2018

Dans cette même suite d’idée, on peut faire un parallèle intéressant avec un autre sport bien connu si l’on désire comprendre la dichotomie entre la valorisation du progrès en comparaison avec celle de la réussite. Will Anglin nous donne l’exemple du dernier Super Bowl durant lequel les Patriots affrontaient les Eagles. Durant ce match, le quart-arrière des Patriot, Tom Brady, a établi un nouveau record quant au nombre de verges récoltées en une partie au Super Bowl. Jamais un autre quart arrière n’aura parcouru autant de distance sur le terrain que Tom Brady durant le match ultime. Cependant, les Eagles ont marqué plus de touchés, récoltant donc un plus grand nombre de points. Si l’on regarde les statistiques de la rencontre, on pourrait prétendre que les Patriots ont joué un meilleur match. À la fin, ils ont tout de même perdu puisqu’ils ont marqué moins de touchés. Après cette partie, personne ne prétendait que les Patriots auraient du gagné la rencontre puisque malgré la distance parcourue sur le terrain, ils ont effectué de nombreuses erreurs. C’était clair, les Eagles avaient obtenu plus de points, ils ont gagné. À mon avis, c’est un peu la même chose en bloc. C’est bien le nombre de réussites qui compte au final, peu importe le progrès des athlètes dans les blocs. Le fait de tomber au dernier mouvement d’un bloc représente une erreur qui coûte cher, encore plus lorsqu’elle est commise à plusieurs reprises. D’ailleurs, au football américain, il existe une infinité de règles difficiles à comprendre pour les non-initiés, mais il est tout de même facile pour ces derniers de regarder un match et de comprendre ce qui se passe à l’écran. C’est exactement ce à quoi l’escalade de bloc devrait aspirer. Évidemment les comparaisons avec d’autres sports sont dangereuses, mais cet exemple aide a bien illustrer la situation.

Et puis?

En conclusion, ce survol de quelques problématiques modernes dans le circuit compétitif d’escalade de bloc souligne la relation forte entre la popularité croissante du sport, l’impact sur la présentation du sport à un grand public, les systèmes de pointage utilisés et les conséquences sur les compétiteurs sur le terrain. Évidemment, il serait intéressant de creuser chacune de ces questions pour tenter de bien comprendre l’impact des décisions qui sont prises au moment où l’on se parle et qui façonnent notre sport vers sa présentation aux Olympiques. Il est difficile d’écrire un tel texte sans pointer du doigt certains exemples concrets et l’intention n’est évidemment pas de jeter quiconque dans la fausse aux lions, mais plutôt d’analyser la situation telle quelle est tout en prenant l’occasion de fournir quelques pistes de solutions.

1 Andrew Bisharat, « Bouldering Nationals: A Monday Commentary ». Evening Sends. Accessed February 12th 2017. http://eveningsends.com/bouldering-nationals-a-monday-morning-commentary/

Bisharat, 2017.

Tyler Norton, « Ep. 29 – Settling Score ». Plastic Weekly. Accessed February 12th 2017. https://www.plasticweekly.com/episodes/2018/2/8/ep-29-settling-scores