L’ouverture d’un bloc extérieur

Par Mathieu Elie, 17 novembre 2020

Il y a quelques semaines, je visionnais une courte vidéo d’un ouvreur-équipeur dans la région de Lanaudière, Steve Bourdeau. Steve nous présente une journée typique dans la journée d’un ouvreur-équipeur. Bien que je grimpe depuis longtemps et que je baigne dans le milieu de l’escalade quotidiennement, j’ai trouvé cette vidéo très instructive. On comprend bien la réalité et le travail que nécessite l’ouverture de voie extérieure dans la région.

Si je comprend moins les réalités impliquant le port d’un harnais (excepté pour brosser certains problèmes), je développe des blocs dans les Laurentides depuis presque 10 ans. Je me suis dit que ça en intéresserait quelques-un de mieux comprendre ce que ça implique. On pense souvent qu’après 2-3 coups de brosse, un peu de magnésie, les blocs naissent d’eux-mêmes. La plus grande implication, c’est le temps. Le temps de chercher, de trouver, de nettoyer, d’essayer, de trouver les séquences, de casser des prises, de trouver de nouvelles séquences, d’attendre les bonnes conditions, de se refaire assez de peau, d’enchaîner, entre autres… En gros, ouvrir des blocs, ça prend du temps!

Récemment, je suis tombé sur des photos de certains blocs au moment où je les ai trouvé. Je prends souvent des photos et des vidéos lors de mes sessions d’escalade, je me suis donc dit que je pourrais vous raconter le processus de l’ouverture d’un bloc en particulier. Ça tombe bien, ce bloc est probablement celui qui m’aura arraché le plus d’effort. J’avais comme plan de vous présenter brièvement le processus d’ouverture de bloc à l’extérieur. Tranquillement, cette idée s’est transformée et entrecroisée avec une sorte de journal de bord d’un First Ascent en particulier. Le développement de blocs me passionne alors j’adore inclure le plus de détails possibles… Si vous aimez les récits un peu trop détaillé, be my guest! Allons-y en ordre chronologique afin de bien saisir l’essence du processus. Mais avant cela…

TROUVER DES ROCHES

Ça peut sembler aller de soi, mais trouver des roches est probablement la partie la plus difficile dans l’ouverture de blocs. Il ne s’agit pas simplement de trouver des roches, mais plutôt de trouver les bonnes. Dans les Laurentides, la plupart des zones de blocs sont composées de 1 à 5 bloca de grosseurs variés. Évidemment, il existe certaines exceptions, mais en général, il faut marcher beaucoup ou bien prendre son auto afin de grimper à plus d’un endroit dans une journée. C’est donc dire que lorsqu’on trouve un bloc, ou bien une petite zone de blocs, on doit se questionner sur la valeur de ces derniers. Est-ce que d’autres grimpeurs seront prêts à marcher 30 minutes hors-sentier afin de revenir à ce problème un jour ? On peut ouvrir des blocs pour le plaisir personnel, mais c’est toujours bien lorsque d’autres grimpeurs viennent répéter les lignes par la suite.

Il existe deux façons de trouver ces cailloux. La première est d’aller prendre des marches dans le bois à l’aveugle et espérer tomber sur de nouveaux bijoux. Il est préférable d’y aller en hiver puisqu’on a une meilleure visibilité (sans les feuilles dans les arbres). Autrement, on peut facilement passer à côté d’un bloc de 30 pieds sans le voir. J’ai trouvé de nombreux classiques de cette façon. Par contre, après un certain temps à marcher sans rien trouver (on parle ici de nombreuses heures, voir semaines!), il peut être décourageant de procéder de cette façon. Il faut aussi être prudent face aux endroits où l’on décide d’aller se promener. La privatisation des terrains dans les Laurentides s’accélàre exponentiellement et, dans certaines régions, les propriétaires ne sont pas des enfants de coeur…

La deuxième méthode implique une recherche des zones de blocs potentielles avant de se présenter sur le terrain. Cette méthode a évolué au fil des années avec l’amélioration des technologies. L’utilisation de Google Maps/Earth est essentiel et permet de mieux cibler nos recherches. On a pu utiliser ces cartes à partir de 2013, moment où l’on a eu accès pour la première fois à une carte hivernale de qualité (assez moyenne, disons-le). À chaque année, Google actualise ces cartes qui deviennent de plus en plus détaillées. Il ne reste qu’à prier que l’actualisation se produise en automne ou en hiver, sinon il est impossible de détecter les roches du haut des airs. Voici deux exemples de ce à quoi peuvent ressembler des roches sur une carte, entre 2013 et 2015. Au moment d’écrire ces lignes, la dernière bonne carte utilisable date de 2015. On comprend donc que ce n’est pas si évident à trouver. Certaines zones sont plus facilement identifiables que d’autres, par exemple celles avec des feuillus plutôt que des conifères.

On note que la carte de 2015 est plus claire, de par sa meilleure résolution, mais surtout en raison des couleurs qui aident à bien différencier les roches, le sol et les arbres.

Après avoir repéré ces zones potentielles, on doit aller confirmer sur le terrain. Certains indices comme la largeur du bloc, les zones d’ombre (indique souvent un dévers) et la façon dont les arbres sont disposés autour du bloc laisse présager une qualité potentielle. Dans 80% des cas, il s’avère que les blocs sont décevant ou tout simplement trop petits. Des cailloux de 15 mètres de large, mais 2 mètres de haut, viennent souvent anéantir nos espoirs une fois sur place. Lorsqu’on arrive à trouver des lignes 5 étoiles (on se contente souvent de moins…), ce sont ces moments qui nous permettent de rester motivé à chercher.

JOUR 1

C’était la première journée de septembre 2019. J’avais repéré un potentiel de blocs quelques semaines auparavant. C’était une année particulièrement chaude, alors les températures ne permettaient pas vraiment d’escalade de bloc sérieux à ce moment. J’avais préalablement envisagé une route spécifique me permettant d’aller voir 3 endroits. Une marche d’environ 1 heure aller-retour, mais mes trouvailles cette journée m’auront fait passer presque 3 heures dans la forêt.

Le premier endroit où je comptais m’arrêter se trouvait à 10-15 minutes du stationnement. Arrivé à une centaine de pieds de bloc en question, je savais déjà que je venais de trouver un monstre. Je le voyais, là, dans toute sa splendeur, entouré d’une végétation dense et abondante, laissant présagé qu’aucune visite ne lui avait été accordée depuis des lustres. Il s’agissait effectivement d’un bloc vierge d’environ 16-18 pieds de hauteur et d’une grande superficie. En m’approchant du géant, je constatais rapidement le potentiel de plusieurs lignes à établir tout autour de bloc. Évidemment, l’excitation est difficile à contenir dans ces moments. Trouver un tel caillou n’arrive qu’assez rarement. Par contre, je n’avais toujours aucune idée quel genre de problèmes ce bloc nous proposerait.

Voici à quoi ressemblait le bloc lorsque je l’ai trouvé la première journée. La ligne potentielle qui me semblait la plus intéressante est celle qui sort du toit et qui se termine sur une proue de 16-18 pieds.

Après 30 minutes, j’avais nettoyé le bas du lip et une partie de la proue avec un brosse de métal. Avec une petite crowbar, j’avais brisé les prises fragiles qui auraient potentiellement cassé plus tard. Rien de plus frustrant que de travailler un bloc durant quelques jours pour finalement briser une prise clé rendant le problème impossible. Il est donc bien de faire ce travail d’emblée, aussi pour s’assurer de la sécurité du bloc. Les chutes surprises lorsque des prises se brisent peuvent être dangereuses.

À première vue, cette ligne semblait possible, quoique très difficile. Voici une courte vidéo de la première journée, lorsque je scrutais les prises et les positions possibles du bloc. Ce genre de vidéo peut aussi servir à convaincre des amis de revenir travailler ce bloc avec moi. Une image vaut mille mots. En vidéo, c’est encore mieux…

Après environ une heure à nettoyer et observer le bloc… il ressemblait désormais à ceci:

Un bon début pour une ligne encore totalement inconnue. Il restait tout de même un certain nettoyage à faire. Après tout ceci, je poursuivais ma route vers d’autres zones potentielles. J’ai d’ailleurs trouvé d’autres superbes cailloux ce jour, mais ce sera une histoire pour une autre fois…

JOur 2

Très motivé, je retourne au bloc avec un ami une semaine plus tard. Le toit est mouillé, on doit donc se rabattre sur d’autres lignes. On brosse et grimpe des trucs plus faciles. Entre deux averses, on termine la journée avec une ascension de The Abyss, environ V8.

Noah sur la première ascension de The Abyss. On allait devoir revenir pour essayer le projet du toit.

JOUR 3

Une semaine plus tard, je me présente au bloc avec 2 autres amis, Samuel et Jean-Benoit. On a tous un niveau d’escalade similaire, alors trouver les séquences d’un bloc de cette façon est beaucoup plus efficace. On tente différentes méthodes, on essaie de voir si cette ligne est possible. Après quelques heures à travailler le bloc, environ 75% des mouvements ont été fait par l’un des membres du groupe. Il reste toujours quelques pièces manquantes afin de compléter le casse-tête. Cette journée, on a réussi un départ debout au projet, qui grimpe la proue après le toit, qu’on nomme Le Premier Protocole, d’une difficulté d’environ V7 ou V8. On comprend donc un peu mieux la difficulté du projet, mais certains mouvements de pieds restent mystérieux et les liens entre les différentes parties du bloc apparaissent certainement difficile à enchaîner.

Samuel essaie le premier mouvement difficile avec un talon. Ça ne fonctionne pas.

Jour 4

On est désormais au mois d’octobre 2019 et la saison tire à sa fin. Il ne reste que deux à trois semaines avant l’arrivée des temps trop froid et de la neige. Je retourne au bloc avec Noah. À ce moment, il ne me passe pas à l’esprit d’enchaîner le bloc. On désire seulement continuer à comprendre la séquence de mouvements et, surtout, avoir une meilleure idée de la cotation du bloc. Il est difficile de rester motiver à essayer un bloc si la difficulté est trop éloignée de notre niveau. Ainsi, il y a souvent un moment où l’on sait que le temps investi pourrait s’avérer inutile si le bloc est finalement trop difficile. Dans ce cas, on peut partager le projet avec des grimpeurs plus fort afin qu’ils puissent tenter leur chance. Il faut investir le temps nécessaire afin de comprendre cette difficulté. À la fin de cette session, tous les mouvements du bloc ont été fait à l’exception d’un mouvement de pied, qui semble toutefois possible. La réelle difficulté sera d’enchaîner les 15-16 mouvements du bloc. Cette journée, en quittant, nous avions l’impression que la cotation tournerait autour de V12.

Jour 5

Un peu plus d’un an s’est écoulé depuis la dernière session sur le bloc. Il ne m’est toutefois pas sorti de la tête une seconde. J’ai grimpé toute l’année avec l’idée d’y retourner le plus rapidement possible. Malheureusement, après la pandémie, il m’a fallu quelques mois pour me remettre en forme. Et je savais pertinemment que je devrais être au sommet de ma forme afin d’avoir une chance de réussir le bloc. Les températures d’octobre sont parfaites et je prends la session pour me remémorer le beta trouvé l’année d’avant. Rapidement, je refais tous les mouvements et je réussis le mouvement de pied qui restait mystérieux. Petite victoire. À ce moment, la seule chose qui m’empêche d’essayer d’enchaîner le bloc à partir du début, c’est un doute quant à la méthode pour sortir du toit. Deux façons sont possibles, mais je n’arrive pas à décider quelle méthode est la plus efficace. Il est difficile de tenter un bloc à notre limite physique du début si l’on n’est pas totalement convaincu du beta à utiliser.

Je me remémore les différentes séquences. On voit bien le V12 que j’avais inscrit sur une roche en dessous avec de la craie en octobre 2019. L’inscription a passé l’hiver. C’était plus une blague qu’autre chose. Prière de ne pas écrire sur les roches dans les zones déjà développées.

Jour 6

La session du jour 5 m’est resté gravée dans la tête et maintenant que tous les mouvements étaient faits, la possibilité d’enchaîner semblait tangible. Je retourne au bloc durant la semaine après le travail. C’est une courte session en fin de journée qui semble condamnée par la pluie, mais mon obsession m’empêche de rester rationnel face à la température, je prends donc la chance de m’y rendre avec comme but de travailler sur le lien entre le toit et la proue. Après une heure de grimpe, il se met évidemment à pleuvoir. La session est écourtée (comme prévu), mais j’ai trouvé la méthode que je comptais utiliser. Ça me rend heureux et je quitte la tête haute dans une pluie intense. J’arrive au stationnement détrempé, mais l’esprit éveillé et extrêmement emballé.

Jour 7

Trois jours plus tard, la température est parfaite. J’y retourne avec ma copine. J’ai en tête l’enchaînement du bloc. La saison tire à sa fin et une certaine pression commence à s’installer. Je m’échauffe et, rapidement, je fais des bons link-ups des différentes sections. Damn! Est-ce que je vais sender aujourd’hui? Ça semble possible. À mon meilleur essai, je tombe à la fin du bloc dans le stand start. Le temps presse, la température s’annonce des plus mauvaises pour la prochaine semaine. Mais je pense toute de même pouvoir réussir à la prochaine session.

Jour 8

Il a plu toute la semaine. Je décide de tenter ma chance lors de la seule belle journée. J’arrive au bloc qui est presque tout mouillé. Je tente de le sècher mais en vain. Je retourne chez moi sans avoir grimpé.

JOUR 9

Il a plus la veille, mais le soleil et le vent sont de la partie. La température de 6 degrés est parfaite. Je me rend au bloc vers 15h, il est complètement sec. Une certaine nervosité s’installe puisqu’on annonce de la neige dans les jours suivants. Je m’échauffe avec ma routine habituelle : je grimpe quelques problèmes faciles sur le même bloc, je fais quelques mouvements dans The Abyss afin de préparer mes muscles à un effort soutenu. Je répète quelques mouvements dans le projet afin de terminer mon échauffement. À mon premier essai, mon pied glisse dans la première partie difficile. À mon deuxième essai, je rate la prise de toehook en lançant mon pied sur l’arête. À ce moment, il ne me reste probablement que deux ou trois bon essais possibles pour la journée. Je prend une vingtaine de minutes de repos. Je me lance dans le bloc, tout fonctionne bien. J’arrive à l’endroit où je suis souvent tombé et, malgré une certaine fatigue, je sais que je peux enchaîner le bloc si je ne fais pas d’erreur. Cette dernière partie, je l’ai pratiqué une trentaine de fois; je la connais très bien. Quelques secondes plus tard, après quelques respirations profondes et des mouvements de plus en plus désespérés, je me retrouve au sommet du bloc.

Cette sensation est probablement celle qui me pousse à constamment rechercher de nouvelles lignes magiques à grimper. J’étais seul, au sommet du bloc, réchauffé par les quelques rayons de soleil restant. J’apprécie grimper avec mes partenaires, mais je ne pourrais me passer de ces sessions d’escalade seul au milieu de la forêt. On ne peut recevoir d’encouragement ni de post send fist bump, mais cette quiétude qui est si difficile à trouver de nos jours vaut son pesant d’or. Je suis resté au sommet du monstre quelques minutes afin de savourer ma victoire et ces derniers moments de grimpe automnal. La difficulté du bloc était probablement un peu plus facile que celle que j’avais envisagée depuis le début. Les prochains grimpeurs pourront donner leur opinion. En chargeant mes trois crashpads sur mon dos, quelques moments éphémères après avoir atteint le but pour lequel j’étais devenu un peu obsédé, je me disais… on to the next. C’est en quelque sorte cette mentalité qui nous pousse à continuer de développer des blocs. Après chaque nouvelle ascension, peu importe l’effort investi, on se trouve rapidement à rêver au prochain projet.

Voilà comment un nouveau bloc est né.