Dans la tête d’un routesetter

Par Mathieu Elie, 21 mars 2017

 Il y a quelques mois, j’ai écrit un article sur l’histoire et la philosophie du routesetting. Le routesetting, depuis quelques années, évolue et se professionnalise. En ce sens, même si les écrits à son sujet se trouvent assez limités, chaque contribution pousse la discussion un peu plus loin. Dans un milieu où le partage de l’information dépasse rarement le niveau individuel, c’est-à-dire que les ouvreurs apprennent en travaillant ensemble sur le terrain plutôt que par le partage de connaissances de façon publique (livre, articles, blogue, entre autres), on semble valoriser l’aspect pratique aux dépens de la croissance théorique ou même philosophique du routesetting. En soi, cette approche peut probablement être expliquée par la jeunesse du métier.

Par contre, cela ne signifie pas que cette rigueur intellectuelle n’existe pas au niveau du routesetting. Plusieurs ouvreurs possèdent une compréhension du routesetting très complexe et structurée, mais ce type de discussion reste habituellement “entre quatre murs”, rendant son partage ainsi que les discussions subséquentes plus difficiles. Il est important de mentionner qu’il existe des exceptions à cette situation, par exemple avec les cliniques d’ouvertures, mais celles-ci restent assez rares et restreintes.

Dans les prochains paragraphes, je tenterai d’expliquer ce qui se passe dans la tête d’un ouvreur. Lorsque l’on tente de comprendre un concept précis, il est toujours bien de saisir le processus derrière. Évidemment, il n’existe pas de règles ni de chemin précis à suivre, mais on note certainement un consensus général sur certains points. Il n’est pas exclu que certaines parties représentent ma vision ou celle de mes collègues. Écrire un article de la sorte, sur un sujet aussi subjectif que le routesetting, implique nécessairement quelques aspects qui relèvent de l’opinion. D’ailleurs, il faudra tenir compte du fait que cet article vise surtout l’ouverture commerciale qui est très différente de l’ouverture de compétition.

Renouveler son inspiration

Comme tous les emplois, celui d’ouvreur n’arrive pas à complètement se sortir d’un cadre routinier. Cette routine, à plusieurs égards, est l’un des pires ennemis de l’inspiration et de la créativité. Comment peut-on, lorsqu’on ouvre plus de 500 problèmes par années, constamment proposer des idées nouvelles et rafraîchissantes? Quelques habitudes simples peuvent être d’une grande aide.

1. S’éloigner des familiarités

Bien entendu, chaque ouvreur possède un style unique et influencé par ses propres forces et faiblesses. Lorsque l’on arrive à une impasse dans l’ouverture d’un problème, le premier réflexe est habituellement de s’appuyer sur nos forces pour s’en sortir. Ainsi, on s’en remettra aux types de prises et de mouvements qu’on connaît par coeur, et on produira un bloc qui ressemble à ceux qui ont déjà bien fonctionné dans la passé.

Les ouvreurs d’expérience, dans une certaine mesure, sont capables d’aller à l’encontre de leurs réflexes. Ainsi, dans la même situation, on devrait être en mesure d’explorer des zones de l’ouverture qui nous rendent moins à l’aise. Dans le contexte de travail avec une équipe d’ouverture de qualité, les routesetters peuvent (et doivent!) se permettre ce genre d’exercice. Au final, même si l’idée proposée est complètement rejetée à l’étape du forerunning, elle aura été bénéfique au niveau personnel (pour l’ouvreur) ainsi qu’au niveau du groupe (dans le traitement du bloc problématique). Si tous les ouvreurs proposent toujours des idées avec lesquelles ils sont à l’aise, on obtiendra des problèmes faciles à tester qui plairont habituellement aux clients, mais l’équipe d’ouvreur aura de la difficulté à comprendre et repousser ses limites. C’est donc une stratégie perdante pour tout le monde dans une optique de croissance à long terme.

Dans le même ordre d’idées, on peut faire un exercice similaire en terme de ressources. Même si l’on a accès à un nombre de prises et volumes varié et en grande quantité, il faut parfois choisir ceux qui nous branchent moins. Par exemple, j’adore ouvrir des blocs de compression avec des gros slopers et volumes glissants. J’aime proposer ce genre de problème, peu importe la difficulté requise. Par contre, pour rester un ouvreur complet, polyvalent et, surtout, en constante progression, il faut savoir rejeter ces réflexes dans la sélection des prises. De façon paradoxale, environ une fois par session d’ouverture, je sélectionne des prises qui ne m’inspirent pas afin créer mon inspiration.

2. Garder l’esprit ouvert

Les bons ouvreurs possèdent une connaissance détaillée des mécanismes d’ouverture, c’est-à-dire des composantes nécessaires afin de proposer certains mouvements spécifiques. Pourquoi avez-vous aimé le dernier problème que vous avez grimpé? Est-ce que l’ouvreur a utilisé des prises confortables? A-t-il utilisé l’espace du mur de façon originale? A-t-il proposé une séquence de mouvements hors de l’ordinaire, tout en gardant une gestuelle naturelle? Ce sont toutes des questions qu’un ouvreur se pose constamment. Ainsi, chaque fois qu’il choisit une prise et la met sur le mur, il se sera posé une panoplie de question qui agissent en quelque sorte comme des filtres afin de proposer une idée finale qui complétera le circuit quotidien.

De ce fait, l’ouvreur doit être en mesure de garder son esprit éveillé aux possibilités techniques. Que ce soit par la visite de d’autres centres d’escalade, de sites de grimpe extérieur, par le visionnement de compétition, ou même par le travail dans un cadre compétitif, l’ouvreur ajoute constamment des connaissances à sa bibliothèque, qui agiront plus tard comme filtres dans ses propres propositions.

Se questionner constamment

Pour continuer d’évoluer en tant qu’ouvreur, comme dans tout, il faut constamment se questionner et remettre en question ses propres opinions. La discussion entre ouvreurs reste essentielle, mais certains principes peuvent nous aider à guider notre inspiration.

1. Éviter de « forcer » des mouvements

Cette partie est un peu plus poussée et moins facile à comprendre pour les non-initiés. Même pour une grande majorité d’ouvreurs, cette partie reste souvent difficile à appliquer. Avant de proposer un bloc, un ouvreur possède quelques informations afin de faire ses choix. Il connaît l’angle du mur avec lequel il aura affaire et il connaît la cotation du bloc à ouvrir. Dans certains cas, il devra composer avec des volumes placés à l’avance, dans d’autres il aura la liberté de placer ses propres volumes aux endroits désirés. Il connaît aussi la couleur des prises qu’il devra utiliser, ce qui implique une sélection de prises limitée. Dans le meilleur des mondes, il gardera en tête ces mêmes composantes qui s’offrent à ses collègues afin de proposer des blocs qui compléteront un circuit cohérent et amusant. En effet, un bloc incroyable dans un circuit médiocre ne sera jamais aussi utile qu’un bloc médiocre dans un circuit incroyable. Il faut donc toujours mettre le succès du groupe avant le succès de nos propres blocs, ce qui est plus facile à dire qu’à faire, j’en conviens!

En connaissant ces variables, l’ouvreur doit donc arriver à proposer un bloc qui sera préférablement naturel, qui conviendra à la cotation prévue et qui plaira aux clients. Ainsi, on tentera de laisser les variables décrites ci-haut nous imposer un bloc, plutôt que de tenter d’imposer un bloc avec des prises inadéquates ou dans un espace qui ne s’y prête pas.

C’est à ce moment qu’on en vient à discuter de mouvements « forcés ». Ces types de mouvements sont habituellement proposés par un ouvreur qui tient absolument à ouvrir un mouvement spécifique sans tenir compte de l’espace ou des prises disponibles. Il essaiera donc de « forcer » un mouvement dans des conditions qui ne s’y prête pas. Par exemple, pensons à un croisé bizarre sur des petites prises douloureuses avec des petits pieds précis. Rien de tout cela ne me semble attirant pour un client. Dans cette situation, puisque l’ouvreur voulait absolument faire un croisé et que les prises adéquates pour le faire n’étaient pas disponibles, il a choisi des prises qui lui permettaient quand même de forcer le mouvement, sans toutefois tenir compte de l’expérience client. Tout ce qui comptait, c’était de forcer son mouvement. C’est exactement cette approche qui est à proscrire. Dans cette situation, l’ouvreur aurait dû changer sa proposition en tenant compte des prises disponibles. Peut-être que son bloc aurait été moins « original », mais il l’ouvreur aura raté la chance d’ouvrir une séquence amusante qui allait compléter un circuit cohérent et varié en dépit de ses motivations personnelles. On sentira un mouvement « forcé » lorsqu’un bloc en particulier nous semblera contre-intuitif, où les prises et l’espace sur lequel on grimpe semblent aller à l’encontre de ce qui aurait été naturel. Finalement, il suffira donc de dire que l’ouvreur, à tout moment, devrait laisser l’espace et les prises disponibles guider ses propositions, et non le contraire.

2. Esthétisme VS Fonctionnalité

On peut souvent entendre un vieil adage, « c’est le mouvement qui prime », dans les conversations entre grimpeurs. Si c’était vrai au début des années 2000, les choses ont quelque peu changées. On pourrait même prétendre, de façon un peu audacieuse, que l’esthétisme a relégué la gestuelle au second rang dans la liste des priorités. En regardant le développement du sport dans les dernières années, que ce soit dans les salles ou durant les Coupes du Monde, il n’est pas rare que les ouvreurs proposent des problèmes basés sur quelques pièces maîtresses dignes d’une exposition d’art contemporain. Dans le processus d’ouverture en soi, on place souvent de gros volumes en premier lieu, avant même de penser à la séquence. Peut-être les place-t-on avec une séquence de mouvements en tête, mais même dans ce cas, l’aspect visuel reste primordial. Simplement dit, s’il est possible de créer des problèmes qui alignent à la fois un aspect fonctionnel et esthétique, pourquoi s’en priver?

vail

L’esthétisme se décline en plusieurs facettes : la couleur, l’utilisation de l’espace, les contrastes, les formes, les tailles, les volumes, les types de prises, entre autres. Toute cette question d’esthétisme reste évidemment subjective, mais de façon générale, un grimpeur sera beaucoup plus attiré par le « beau » que par le « fonctionnel ». D’ailleurs, ce changement favorisant de plus en plus l’esthétisme tend à éliminer les séquences forcées, celles dont j’ai fait mention précédemment. En mettant l’emphase sur le visuel et l’utilisation de l’espace, les ouvreurs ont moins tendance à vouloir forcer des mouvements spécifiques, rendant les blocs plus organiques et naturels.

Dans l’utilisation des volumes et grosses prises, on trouve aussi une complexité ajoutée. Lorsque les mouvements ne sont pas forcés, mais plutôt décidés par une utilisation naturelle de volumes, il est plus difficile pour le grimpeur de comprendre la séquence. Une dimension complète est ajoutée, puisqu’il ne s’agit plus seulement de « tirer sur des prises » ou d’effectuer un rose move. Il faut plutôt trouver un moyen de se mettre en position pour maximiser l’utilisation de l’espace afin de progresser dans le problème.

jaune

Bien entendu, ce perpétuel débat est là pour rester. Par contre, tant que les ouvreurs sont conscients des conséquences de leurs actions et de leurs visions, et restent ouverts à la discussion, le métier d’ouvreur ne pourra que mieux se développer.

Finalement, que ce soit pour garder une inspiration rafraîchissante ou pour pousser la discussion sur le routesetting un peu plus loin, chaque ouvreur doit faire des efforts constants de remise en question quant à sa propre contribution. Que ce soit au niveau local, régional ou international, chaque ouvreur peut contribuer au succès et au développement du métier à sa propre façon. Comme toute profession, la nôtre mérite d’être pris au sérieux.